L'Enfant-Lune / Page 4

Publié le par Camille Butterfly


Une fois à l'abri, on reprend une allure plus calme.

— C’était bien joué ! Tu fais ça souvent ?

Je consulte mon sauveur d’un air interrogateur pour éviter de lui répliquer un « je fais quoi ? » alors que j’ai la bouche pleine.

— T’es comédienne de théâtre de rue ?

Je ne peux toujours pas répondre, mon repas m'engloutit. Il enchaîne :

— Et c’est comment le prénom de cette demoiselle ?… T’as perdu ta langue ?… Tu viens d’où ?… Non je sais, t’essaies de te débarrasser de moi, t’as beau être futée à ce que j'ai vu, mais tu n’y arriveras pas comme ça avec moi !

Il fait son fiérot devant mon mutisme, tandis qu'on déambule dans la ville.

— T’as quel âge ? … 20… 21… ? Ha ha ha ! J'ai trouvé, tu fais partie d’une troupe et ils sont partis sans toi, te laissant là, ha ha ha…

Il se moque pour masquer son malaise suscité par mon silence. Il y a des gens comme ça qui sont obligés de parler sans arrêt pour remplir le vide.

— Pourquoi ?

Je lui demande, enfin repue, en jetant les papiers gras dans une poubelle.

— Pourquoi ? Bah… parce que les festivaliers sont déjà tous partis depuis deux jours, et que toi, t’es encore là à vagabonder dans les rues en costume de scène !

Je m’arrête.

— Deux jours ? Mais tout à l’heure, la place, l'aveugle… en costume ?

Effectivement, mes étoffes d’un autre temps ressemblent plutôt à un costume de funambule ici. Je fixe mes petites ballerines noires.

— Hé ! ça va ? Tu m’as l’air un peu secouée.

Je le regarde dépitée.

— Si je te raconte mon histoire, tu ne vas jamais me croire.

— T’inquiète pas ma poule, plus rien ne m’étonne !

Il a repris son assurance à toute épreuve. Une façade.
Je l’examine intriguée. Et si c’était lui, celui dont m’a parlé l’aveugle… non pas lui ! Pourquoi pas lui ? Il est apparu comme par enchantement, et même s'il n'a pas l'air très malin, après tout, il n'a pas été précisé que je devais trouver un homme hors du commun.

— Allô la terre… Il y a quelqu'un ?

Il me tapote sur la tête. Je bondis toute excitée.

— Non pas la terre, la LUNE ! Oui la Lune, je suis tombée de la Lune un soir qu’elle était trop pleine.

Il se met à rire.

— Alors celle-là, elle est bien bonne !

— Je te dis la vérité, crois-moi, regarde-moi, il faut que tu m’aides, je ne sais pas pourquoi ça m’est arrivé, mais je ne peux pas rester ici, je n’ai rien à y faire… y a que toi qui peux m’aider…

— Hé ! Hé ! Stop ! T’emballe pas. Bon sérieusement tu sors d’où ?

— Tu ne me crois pas… ce n’est pas toi alors l’homme…

— Oh si ! je suis bien un homme, je peux te le prouver d’ailleurs.

Il me plaque contre une porte, j’essaie de repousser le corps lourd qui résiste.

— T’inquiète pas, on peut discuter, on va trouver une solution. Dit-il mielleusement.

— Lâche-moi, laisse-moi partir.

— Je t'ai sauvé la mise tout à l'heure, tu me dois bien quelque chose.

Il se frotte le bas-ventre sur moi, doucement, puis avec des mouvements plus pressants. J’ai chaud, son eau de Cologne m’étouffe. Je cherche à gauche, à droite, personne, c’est à peine s’il y a des réverbères pour éclaircir cette ruelle sombre.

— Chut, laisse-toi faire… Je sais en fait ce qui t’est arrivé… Vous les artistes, vous ne marchez qu’à la défonce, toi, t’as dû tellement avaler d’acides que t’es pas redescendue.

Sa main se glisse entre mes jambes.

— Hum ! c’est doux et chaud, dis donc !

Il me caresse avec son doigt, sa respiration bruyante s’accélère.

— C’est agréable. Hein, tu aimes ?

Deux petites billes scintillent, j’imagine un chat noir assis là à nous épier. Dérangé dans son voyeurisme, il se sauve, et grand temps pour moi d'en faire de même. Faisant abstraction de la complaisance, j’envoie un bon coup de genou, comme je peux, dans l’anatomie sensible de mon partenaire.

— Ourgh ! Il se plie en deux.

— Ça suffit maintenant la comédie !

Je m’échappe, le laissant gémir dans le caniveau, et étonnée d'avoir visé juste pour une première fois.



Publié dans Nouvelle 1

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