L'Enfant-Lune / Page 8

Publié le par Camille Butterfly


Je me balade au milieu de ces fils à papa, des jeunes issus de bonne famille. Cette chance leur assure un avenir de tous les possibles, à croire qu'ils ont été épargnés d'un destin vicié dès la naissance. Dans leur cocon familial, ils en profitent d'être encore à l'abri des exigences sociétaires. Ils ont l'air heureux de vivre dans leur insouciance. Ah celui-là sort du lot !
Je viens d’apercevoir une tête brûlée, un écorché à l’état vif, toute son apparence le reflète. L’alcool commence à me faire de sacrés effets, je m’appuie contre une fenêtre. De là, j’ai une vue d’ensemble. Je suis bien. Ils me font rire. Je me fous de tout, à part cette foutue pièce qui se balance sans cesse.

— Salut gamine !

La tête brûlée s’assoit tout près. Je lui tends la bouteille.

— Ils m’énervent tous ces petits merdeux… (Il boit une gorgée), ils ne savent rien, mais attention, ça pète plus haut que son cul car ces messieurs-dames font des études, mais ils ne connaissent rien à la vie.

— Moi non p’us, je n’shais rien !

J’ai un mal fou à articuler.

— T’es comme eux !

Je lui soustrais le whisky. J’ai envie de lui rentrer dedans, il m’a vexée le bougre.

— Eh, zoue pas à cha avec moi. Si je shuis rien, t’es pas mieux mon pôt'eu !

Mes yeux en deviennent menaçants. Il baisse les siens. J’ai réveillé un point sensible.

— Qu'est-che qui te permet de te croir'eu supérieur ? Les malheurs ne donnent pas plush de valeur à un individu. On a juste des chemins différents, ch'est comme cha.

Mon articulation s'améliore visiblement sous la colère. Enfin, c'est ce qu'il me semble.

— Oui, mais il y a des histoires qui sont vraiment trop pourries.

Un silence. Il n'a pas tort. Puis il commence l’histoire, une partie de son histoire.

— Etant plus jeune j’ai vécu cinq ans en Afrique. Je voyais des gens mourir de faim et je disais, je sais ce que c’est.
(un silence)

L'été dernier, j’ai passé un mois dans la rue, je n’avais plus d’argent, mes parents ont de l’argent mais je ne voulais pas. Ils croyaient que j’étais en vacances sur la côte. On est obligé de tendre la main, alors on tend la main, c’est facile, cela arrive vite.
On devient inférieur, les gens vous toisent et disent « regarde il ne travaille pas, il se laisse vivre », mais tu ne peux plus réagir, quand tu n’as pas mangé depuis trois jours, tu ne peux plus, le corps physique a besoin de se nourrir, tu n’as plus la force de continuer.
(un silence)

Mais le plus important, t’as besoin d’amour, t’as envie que quelqu’un vienne s’asseoir à côté de toi et vienne seulement parler, pour savoir que tu n’es pas tout seul. Quand t’es dans la rue tu n'es plus rien, ta dignité est bafouée par tous, tu n’es plus un homme. Dans la rue tu vois la vie, les gens, ils marchent toujours et se croisent, et ne s’arrêtent jamais. On aurait envie de s’arrêter et de se parler. Une fois qu’on s’assoit au bord d’un trottoir, on s’arrête. On observe ces personnes toujours passer, on ne fait plus partie de ces individus qui s'agitent.
(Il m'éclipse la bouteille pour se donner du courage avec son contenu)

L’argent ce n’est rien, c’est uniquement pour le corps physique. Le plus important c’est l’amour. On a besoin d’amour. J’ai réussi à m’en sortir parce que je savais que chez moi, on avait envie de me revoir, on m’aimait, que j’avais toujours un endroit où je serai accueilli. C’est pour ça, que j’ai réussi à m’en sortir.
(J'avale à mon tour une lampée)

C’est facile de se faire un peu de pognon dans une soirée, mais tu bois, un délire dans l'alcool parce qu’on ne s’achète pas à bouffer, pour oublier un peu sa condition.
Il y en a qui savent qu’ils ont un appartement derrière eux, un boulot, une famille, mais ils vont dans la rue car ils ne sont pas heureux. Alors un jour ils s’en vont, font du stop, c’est facile, puis ont la flemme de revenir et tendent la main parce qu’ils n’ont pas envie de revenir, car ils ne sont pas heureux dans leur vie. Ils ont couru après tout et n'importe quoi, mais au fond d'eux cela ne va pas, ils ne savent pas pourquoi et n'ont pas la solution, alors ils préfèrent s'enfuir loin de leur vie.
(un silence)

On se dit qu’on pourrait chanter, qu’on pourrait danser plutôt que d’être assis là à tendre la main, mais on ne peut pas, on est trop faible, on ne peut que tendre la main, l’amour propre est tué. Tu n’es pas heureux alors t’as envie de mourir. Tu ne vis que par tes rêves, et tu te dis que tes rêves c’est le paradis, chacun a un paradis, alors t’as envie d’y aller au paradis, dans tes rêves. T’es un homme, un être humain, et t’es là dans la rue, parce que tu n’es pas heureux. C'est quoi la vie ? Faire toujours plus d'argent pour consommer à tout va, tout ce qu'on nous présente ? Faire des études, avoir des diplômes ? Mais ça sert à quoi si tu n’es pas heureux… tu le sais, toi ?

Je me tais dans un silence absolu. Les mots rentrent et explosent les uns après les autres dans ma tête sans que je les saisisse, je suis bouleversée.

— Ch’ai envie de vomir.

Je me lève, espérant trouver la salle de bain, et m'écroule sur un canapé avant d’y arriver pour sombrer dans les abysses.



Publié dans Nouvelle 1

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